• Matsoua

    En dépit d’une certaine ambigüité dont a pu être chargé le nom de Matsoua ma Ngoma, ce personnage historique dont la vie a été reconstruite selon des aspirations politiques, religieuses ou même éthiques, demeure une personnalité emblématique, non seulement du Pool dont il est natif, mais également du Congo tout entier et même de l’Afrique Centrale. On lui doit notamment une des idées politiques les plus riches en perspective, celle de l’unification du combat contre la colonisation par delà les frontières nationales et de l’intégration politique et économique de l’Afrique Centrale.

    Il nous parait un juste retour des choses que d’évoquer cette icône de la lutte anticoloniale dont la vie, l’action et la pensée sont situées en dehors de toute considération ethnique. Parce qu’en Matsoua il y a l’homme lui-même et le matsouanisme sa doctrine. Il y a le martyr anticolo-nial et le mouvement religieux né sur ses cendres, après lui et indépendamment de lui. Quel que soit le jugement que l’on peut être amené à donner sur l’amicalisme, une chose reste sûre : la dimension légendaire de Matsoua ma Ngoma demeure aujourd’hui unanimement reconnue. C’est donc ce résistant intrépide, fils de Ngoma et de Nkoussou qui vit le jour le 17 janvier 1899 à Mandzala-Kinkala (Pool). Après quatre ans d’études chez les missionnaires catholiques à Mbamou, Matsoua exerça comme catéchiste à Mayama avant de devenir employé des douanes à Brazzaville en 1919. Deux ans plus tard, il s’envola pour l’Europe, débarqua à Anvers (Belgique) pour aller se fixer à Bordeaux puis à Marseille. Soucieux de bénéficier d’une relative dignité sociale et humaine en France au lendemain de la première guerre mondiale, il décida de s’engager comme volontaire dans l’armée française à l’occasion de la guerre du Rif en 1924.

    Cet épisode de la vie de Matsoua a pu être diversement interprété. Cependant, il est certain que cet homme poursuivait un objectif précis et que c’est au contact même des réalités de la guerre mondiale qu’il prit conscience de la nécessité de résister au colonialisme en le combattant de l’intérieur dans le but d’imposer les réformes nécessaires. A la fin de cette expérience de «ã€€tirailleur sénégalais » comme ont pu l’écrire certains historiens, Matsoua s’installa à Paris dès 1926, milita activement au sein de l’Union des travailleurs nègres et collabora au journal «ã€€le cri des nègres » édité par les travailleurs noirs immigrés.

    L’amicale : une force politique engagée contre la colonisation

    La même année, Matsoua créa sa propre organisation, l’Association amicale des originaires de l’AEF qui deviendra par la suite ce qu’on a appelé l’Amicale. L’Amicale se voulait une association d’entraide, à but exclusivement social et culturel. Cependant, l’administration coloniale y vit une organisation subversive, situation qui conduisit Matsoua et ses amis à radicaliser leur position en dénon-çant la politique de l’Indigénat et ce qu’elle comportait d’injustices au sein des colonies. Le bras de fer était désormais lancé : Matsoua organisa une campagne de résistance passive contre le colonisateur. Ce dernier prit peur et procéda à l’arrestation de Matsoua en décembre 1929 avant de le transférer au Congo.

    Le premier procès de Matsoua pourtant naturalisé français eut lieu les 2 et 3 avril 1930 au «ã€€tribunal indigène ». Certes Matsoua et ses camardes envoyés en 1928 au Congo pour collecter de l’argent au profit de l’Amicale furent condamnés sous le fallacieux motif de «ã€€trafic d’argent », mais la sentence (trois ans de prison assortis d’une peine d’interdiction de séjour de dix ans) sonna l’éveil de tout un peuple. De violentes altercations opposèrent les forces de l’ordre aux populations, un climat d’émeute s’installa à Brazzaville.

    C’est ainsi que Matsoua et ses trois camarades (Constant Balou Pierre Nganga et Jacques Mayassi) que rejoignirent dans leur infortune deux autres amicalistes fraichement arrêtés (Camille Diata et Louis Kyelle) furent déportés au Tchad. En 1935, alors qu’il avait purgé sa peine de trois ans de prison ferme mais qu’il restait sous forte surveillance dans ce pays pour des raisons d’interdiction de séjour au Congo, Matsoua s’éva-de de sa résidence surveillée, gagna le Nigeria puis retraversa le Tchad pour atteindre Berberati en Oubangui-Chari où, trahi, il fut de nouveau arrêté, molesté puis réincarcéré. Au cours de son transfert à Brazzaville, Matsoua réussit à nouveau à s’évader, échappa à toutes les recherches, regagna clandestinement Brazzaville où il prit langue avec un dirigeant amicaliste qui l’accompagna dans sa fuite au Congo Belge.

    Le combat de Matsoua galvanise l’action des résistants

    De cette colonie voisine, Matsoua s’embarqua pour Dakar avant de gagner Casablanca au Maroc puis Paris où il se fixe de nouveau, sous une fausse identité. A la troisième année de son séjour clandestin à Paris éclate la deuxième guerre mondiale. Matsoua se porte volontaire pour aller y combattre sous le drapeau français. Nègre et engagé volontaire, il fut envoyé au premier poste de combat c’est-à-dire à la ligne de front. Il se battit courageusement et fut parmi les premiers blessés évacués sur l’arrière. Pendant ce temps, la répression battait son plein au Congo où l’administration coloniale qui attendait de la population sa part de l’effort de guerre était plutôt confrontée à une résistance passive du peuple lari remobilisé par le mouvement amicaliste. Le colonialisme français, excédé par la popularité de Matsoua ma Ngoma autour duquel l’agitation anticolonialiste au Congo se cristallisait, se résolut à l’arrêter à l’hôpital même où il était soigné. «ã€€J’ai été le même jour (3 avril 1940) conduit au ministère de l’Intérieur, écrivait Matsoua. J’y ai été l’objet d’un long interroga-toire au cours duquel il m’a été reproché d’avoir fait de la politique et de l’agitation antifrançaise, d’avoir collaboré avec l’ennemi, d’avoir professé des opinions communistes sinon même d’avoir appartenu à des organisations communistes qui exercent une activité antifrançaise et anticoloniale. Il m’a été aussi reproché d’être considéré comme un sorcier et un griot ».

     

    Transféré au Congo en mai 1940, Matsoua fut retenu prisonnier de longs mois sans jugement. Le 8 février 1941, il fut jugé et condamné aux travaux forcés à perpétuité avant d’être «liquidé» le 13 janvier 1942 dans la prison de Mayama. Dans un témoi-gnage pathétique, l’abbé Auguste Nkounkou a écrit ce qui suit : «ã€€quand j’eus appris que l’état de santé de Matsoua Grenard laissait à désirer, je me décidai à me rendre en hâte à Mayama, dans l’intention de lui proposer les derniers sacrements. Mais j’arriverai trop tard. Grenard était mort le 13 janvier à cinq heures du matin. Il avait reçu la veille un coup de crosse d’un milicien. Après ce coup, il vomit du sang et dit : C’en est fini de moi, l’enterrement, sans pompe eut lieu le même jour». Cette issue était prévisible. La peur que suscitait l’amicalisme, l’affolement des colons face à la résistance du peuple congolais, l’arbitraire et le cynisme même qui marquèrent l’arrestation de Matsoua laissaient présager cette fin tragique. La modernisation de Kinkala où trône la statue d’André Grenard Matsoua est sans doute une reconnaissance posthume du mérite de ce personnage excep-tionnel, des autres héros de l’Amicale tels Malanda (fusillé à Boko), les frères Mbiémo et Milongo (fusillés à Mayama) et un hommage appuyé à tous les responsables amicalistes morts en déportation.

    Aimé Raymond Nzango


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  • yvon-mougani

    Indignez-vous ! dit Stéphane Hessel. L’indignation est la genèse de la résistance. Aux motifs d’asservissement des noirs, des razzias et incendies des villages perpétrés par l’administration coloniale dans le sud Congo, Mabiala MaNganga à la tête de la tribu locale des Bassoundi a organisé la résistance contre l’occupation coloniale. Compromettant plusieurs missions d’exploration, à travers des actes de sabotage et de guet-apens, Mabiala Ma Nganga  considéré comme un détestable brigand par l’administration coloniale, ne fut pas moins un résistant dans notre imaginaire, le premier des héros reçus au panthéon de notre nation, un exemple devant servir de repère pour parer aux déviances pouvant compromettre le chemin de notre peuple vers la liberté. Mais qui est Mabiala Ma Nganga ? Qu’as t-il fait ? Quelle leçon pouvons-nous tirer de son action ?

    Pour bien comprendre les motifs d’indignations de Mabiala Ma Nganga, il est important de rappeler le contexte politique de cette époque.

    Le 19ème siècle est marqué par l’abolition du commerce de « l’ébène noir» (l’esclavage) par les traités de 1831 et 1833, auquel s’est substituée dans ses dernières décennies une forte activité exploratrice de l’Afrique, menée par les grandes puissances coloniales en quête de nouveaux territoires pour l’affirmation et l’accomplissement de leur suprématie. La France et l’Angleterre principalement, grâce aux explorateurs Livingstone et Pierre Savorgan De Brazza se trouvèrent maîtres de plusieurs territoires, du Golfe de Guinée à la Mer Rouge et de la Méditerranée au Cap.

    Pour la France, Pierre Savorgnan De Brazza, homme de charisme chantre de la pénétration pacifique sillonna l’Afrique équatoriale, de l’embouchure de l’Ogooué à celle du Kouilou en passant par le Congo sur sa rive droite et ses affluents. Au travers d’une politique généreuse de l’offre de ballots d’étoffes et de perles, il signa des traités avec les peuples de ces contrées, permettant à la France de s’adjuger d’immenses territoires en Afrique équatoriale. Dans la mesure où les peuples Africains restant dans la barbarie… chaque tribus vivant à l’écart de sa voisine et pour laquelle elle est toujours une voisine incommode quand elle n’est pas un ennemi dangereux et que dans la tribu, les hommes, asservis à un potentat qui d’un geste fait tomber les têtes, n’ont aucune idée de la liberté, de la dignité humaine, ne songeant qu’à satisfaire leurs appétits et n’ayant point d’autre idéal1, ces traités trouvaient leur intérêt dans le fait de libérer ces peuples, les arracher à la servitude, et les donner à la France. Avec comme promesse que la France nation juste et libérale ne les soumettrait à aucun joug.

    Seulement après le passage de ces paisibles explorateurs aux discours pacifique et philanthropique succédaient les fonctionnaires coloniaux enclin à l’hégémonie et à la recherche des profits et dont les bienfaits répandus par les précédents prirent l’aspect de mesures condescendantes, vexatoires, faisant de ces peuples des captifs. L’œuvre civilisatrice dans son caractère réformiste des us et coutumes du moment, devenait contraignante pour les natifs qui se rendaient peu à peu compte de la perte de leurs droits sur leur propre territoire à travers la spoliation des terres, l’instauration des impôts, et sur leur propre personne à travers le travail forcé.

    Longtemps limité sur les côtes et quelques lignes commerciales intérieures, les puissances coloniales renforcèrent leur pénétration en multipliant les missions d’exploration et de conquête au nom du « droit du premier occupant » et au mépris des populations locales. Plusieurs de ces missions ne tenaient leur réussite que par l’enrôlement massif des noirs et de leur maintien comme porteurs sur des pistes inconnues et dangereuses.

    En réaction à cette razzia, nombre de ses caravanes furent attaquées par les résistants locaux, c’est le cas en 1881 avec l’assassinat par les Touaregs du Colonel Flatters et huit officiers et ingénieurs qui l’accompagnaient, Crampel en 1891, le Capitaine Ménard en 1892 et bien d’autres2. Au Congo c’est la mort en 1892 de Mourier Laval, un agent du Congo français en mission, dans l’attaque de son convoi qui fit la renommée de Mabiala Ma Nganga. Le Commandant Marchand, mettra fin à sa cavale quatre année plus tard lors de sa mission baptisée Congo-Nil en 1896.

    Qui était Mabiala Ma Nganga ?

    Sur la base des documents historiques disponibles évoquant le personnage, il est établi que Mabiala Ma Nganga fut le Chef suprême de la tribu Bassoundi, basé à Balimonéké. Les Bassoundi sont une composante du peuple Kongo, occupant l’immense territoire chevauchant les actuelles régions de la Bouenza et le Sud du Pool, abandonné par les tribus tékés, peuples d’instinct commercial très développé attirés vers les grandes lignes commerciales à savoir les cours d’eau. Les Bassoundi intègrent également les Bangangala autour de Kimbedi, peuple nombreux décrits comme turbulents limités à l’Est et au Sud par les Balari, à l’Ouest par les Bakambas, au Nord par les Tékés.

    La filiation de Mabiala Ma Nganga reste inconnue, il aurait eu comme épouse Mama Ngunga mais aucune précision n’est donnée sur son âge et sa progéniture. Par contre l’existence de son neveu Mabiala N’Kinké (surnommé Le Petit) est éprouvée. C’est ce dernier qui lui succéda comme Chef de Balimonéké pendant sa cavale après l’assassinat de Mourier Laval. Mabiala Ma Nganga (Le grand) avait autorité sur plusieurs autres chefs de village Bassoundi notamment Missitou chef de Lilemboa, Mabala chef de Makabandilou, Mayoké chef de Fulembao et Tansi chef de Kimpanzou.

    Portrait de Mabiala Ma Nganga par le Colon.

    Pour le colon, Mabiala Ma Nganga fut un fourbe, un brigand auteur de plusieurs crimes impunis, un coupeur de route, détrousseur de caravanes, qui utilisait son intelligence qu’au mal attiré par les richesses qu’il voulait s’approprier au moyen d’une ruse qui consistait à créer une révolte qui se terminaient par des palabres dans lesquelles après avoir morigéné le coupable on lui redistribuait des cadeaux avec une certaine générosité.3 Un autre filon consistait à attaquer dès l’entrée des convois dans le Mayombe, par les chefs qu’il soudoyait, une fois le convoi cerné Mabiala Ma Nganga surgissait en dernier lieu comme sauveur, la reconnaissance des sauvés s’exprimait par des cadeaux qu’il acceptait sans pudeur et qu’il se partageait avec ses complices.C’est de cette manière que furent arrêtés, l’Administrateur Ponel, l’Adjudant De Prat, plusieurs agents de passage entre Brazzaville et Loango, entre autres les incidents en 1895, au passage d’un membre de la mission Gentil.4

     En 1892, lorsque le manège tourna mal après l’assassinat de Mourier Laval dans l’attaque de son convoi, L’administration coloniale ne pouvant laisser cet acte impuni décida de le châtier. Mabiala Ma Nganga prit sa fuite, cependant les nombreux échecs essuyés par l’administration coloniale pour sa capture ne firent qu’accroitre son prestige déjà considérable. Hantée par l’ombre d’un Mabiala vivant, la route des caravanes Brazzaville -Loango était réputée dangereuse voir impraticable.

     

    En 1896 lorsque mission fut donné au Commandant Marchand de se rendre à Fachoda au bord du Nil. Mission importante destinée à laver l’honneur de la France après la perte de l’Egypte, à compromettre les projets de l’Angleterre visant à réunir ses territoires du Cap au Nil, en occupant le premier les territoires non contrôlées du Sud Soudan. C’est par le Congo que le Commandant Marchand entreprit de rejoindre le Nil puis les concessions françaises de Djibouti sur la Mer Rouge5 pour couper l’herbe sur les pieds des Anglais. En dépit des tourments sur la route des caravanes Loango-Brazzaville, occasionnés par une révolte généralisée des Bassoundi, il se résolut à la rouvrir. La révolte fut déclenchée des suites de vol d’isolateurs en verre de lignes télégraphique attribué à tort ou à raison à Mabiala N’Kinké (Le petit), alors Chef de Balimonéké. Ce dernier après s’être fait dépossédé de ses armes, décida d’attaquer en représailles les caravanes de courrier, s’en en empara et exigea la restitution de ses armes contre les courriers.

    Le Commandant Marchand arrivé a Loango le 23 juillet 1896 et espérant gagner au plus vite Brazzaville, se dépêcha vers Loudima avec une cohorte de 150 tirailleurs et 500 porteurs Loango enrôlés de force. De Loudima, il prit la décision d’en finir avec la comédie, il s’agissait, écrivait-il dans ses lettres, « de montrer à tous ces gens-là que c’en est finit de rire.» 6

    Après avoir obtenu de Pierre Savorgnan De Brazza les pleins pouvoirs civils et militaires sous la pression des compagnies concessionnaires, le Commandant Marchand décréta un état de siège le 18 aout 1896 dans toute la contrée. Avec son équipe dont les acteurs principaux étaient le Capitaine Baratier, le Lieutenant Mangin, l’Adjudant de Prat et le Sergent Dat, ils organisèrent la traque des Mabiala et leurs complices, voleurs et brigands.

    La première attaque fut portée sur Mabiala Kinké, lâchement assassiné le 17 septembre 1896 alors qu’il venait négocier la libération de sa famille pris en otage au matin du 10 septembre par le Commandant Baratier après le pillage et l’incendie de Balimonéké.

    La stratégie s’avérant payante, le Commandant Marchand et toute son équipe procédèrent de la même pour traquer des autres chefs Bassoundi : rapt et incendie pour contraindre les locaux à la trahison. Ainsi après l’attaque de Makabandilou, son chef Mabala capitula et se rendit auprès du Capitaine Baratier le 1er octobre 1896.

    Le 18 octobre le Lieutenant Mangin attaqua les villages de Missitou et Mayoké, Fulembao et Lilemboa, qui s’enfuirent se refugier chez le Batékés.

    Le 20 octobre sur les renseignements d’une femme, le Commandant Marchand fut informé de la retraite de Mabiala Ma Nganga restée introuvable depuis 4ans. Il dépêcha le Capitaine Baratier vers la trouvaille en compagnie d’un guide enrôlé sur menace de mort. A la tête d’une troupe de 20 tirailleurs, il assiégea la fameuse retraite de Mabiala toute la nuit. Malgré le siège, Mabiala Ma Nganga refusa de capituler et résista farouchement en tuant ou blessant 5 tirailleurs. Les Capitaine et Commandant Baratier et Marchand n’eurent pour seule solution d’en venir à bout qu’en dynamitant la caverne. Le 23 octobre au matin, Mabiala Ma Nganga y mourut avec sa famille et ses fideles guerriers sans doute asphyxiés et ensevelis sous les gravats effondrés par la dynamite.

     

    La traque des chefs Bassoundi continua dans toutes la contrée jusqu’aux voisinages des villages Tékés.

    Sur fond de prises d’otages, les chefs Tékés furent contraints de livrer les deux fugitifs qu’étaient Missitou et Mayoké. Le premier, Missitou, fut fusillé le 27 novembre et quelques jours plus tard Mayoké tomba aux mains de l’adjudant Prat qui eu le pénible devoir de conduire le chef rebelle et de le faire attacher, les yeux bandés, au poteau d’exécution. L’attitude de Mayoké fut très courageuse, tout en étant exempte de forfanterie. A l’adjudant, qui lui rappelait et lui reprochait tous ses crimes de même qu’on lit au soldat que l’on va passer par les armes le jugement de conseil de guerre qui l’a condamné Mayoké dit simplement à quoi sert tout ce que tu me dis là, puisque tu vas me tuer? Je n’ai pas à te répondre». Et, jusqu’au dernier moment, dit le rapport officiel, il garda un sourire hautain et méprisant.

    Suite à cette rafle la révolte s’étendit jusqu’aux abords de la Loufoulakari à Kimpanzou tenu par le dernier des fidèles de Mabiala Ma Nganga, le Chef Tansi qui au matin du 10 décembre, attaqua et blessa le Sergent Mottuel et 5 de ses complices. Le 12 décembre Mangin est appelé en renfort en vain, l’arrivée du Commandant Marchand le 16 décembre ne changera rien. Le dernier assaut sur Kimpanzou trouvera son succès avec le dernier concours du Capitaine Baratier le 21 décembre, brulant tous les villages autour du Tila Voula le plus grand marché du Sud. Voila comment l’administration coloniale était venue à bout de la résistance.

    Mabiala Ma Nganga, notre héro.

    De notre point de vue Mabiala Ma Nganga reste un héro, un martyr, un résistant opposé au travail forcé, refusant les racolages, les razzias, les enrôlements sous la menace de fusils, refusant le port des fardeaux de l’expédition par les siens, qui s’est rendu compte de la duperie des traités coloniaux : à travers l’annexion et la spoliation des sols sur les autochtones. Louis Guétant 7 dénonça d’ailleurs la souillure que porta la mission Marchand sur la France à travers ses abominations. La lettre d’un sous officiers de l’expédition datée de Tambourah du 27 Août 1897 en témoignant largement, je cite :

    «Je ne me suis guère amusé avec ses 200 porteurs que nous avions pris de force et qui cherchaient à s’échapper à la moindre occasion. On avait beau fusiller ou prendre ceux qu’on rattrapait, les autres essayaient quand même et quelqu’un réussissait tout le temps. Alors les charges seraient restées en arrière, si je n’avais pas eu la patience d’aller dans les villages voisins, avec quatre ou cinq tirailleurs, pour ramasser les hommes ou les femmes qu’on y trouvait ; on leur plaçait 30 kilos sur la tête, et je continuais la route avec toutes les charges ; parfois le monde abandonnait le village; je mettais le feu à une ou deux cases ; généralement le moyen était bon, tout le monde revenait ; on faisait attacher le chef qui était obligé de donner des esclaves pour enlever les charges »

    Une autre lettre de M. Nicolas sous officier à la mission datée de Zemio du 12 septembre 1897 publiée dans le journal Le Lorrain confirme la précédente, je cite un extrait :

    « Malgré les petits tracas que j’ai eus à la suite des fuites nombreuses de mes porteurs pendant la marche et pendant la nuit, à la suite des chaleurs et des pluies, je suis arrivé à conduire mon convoi et sans qu’il me manque une seule charge…. Je suis rentré au poste, le 11 septembre, en très bonne santé, où j’ai reçu des félicitations de mon capitaine pour avoir très bien conduit mon convoi et surtout pour l’initiative que j’avais prise en réquisitionnant des porteurs à remplacer ».

     

    Avec l’introduction du travail forcé à travers le Code de l’indigénat, l’homme noir était devenu la bête de somme sous peine de mort. A cela Le Capitaine Baratier dira ceci des Loango: « Le Loango est remarquable en un seul point, mais sur ce point il éclipse tous les autres noirs, il est un porteur merveilleux, c’est grâce à lui que la colonie du Congo a pu exister et se maintenir jusqu’à ces dernières années. Les Loango sont nés porteurs, ils sont certainement venus au monde avec une charge sur la tête ».

    Autant de motifs pour susciter l’indignation des Bassoundi au plus grand chef leur autorité suprême incarnée par Mabiala Ma Nganga. N’était-il pas dans son droit le plus absolu, de dénoncer la duperie de ses traités unilatéraux, socle de la domination des puissances coloniales, seules maitres de territoires et des natifs. Et dans ces conditions comme l’ajoute Louis Guétant « celui parmi les natifs qui osera réclamer le droit le plus inhérent à la qualité de l’homme deviendra un révolté, un rebelle, contre lequel la meute de tirailleurs noirs, dressés au Sénégal par les éducateurs blancs pourront se donner plaisir»8. Tel fut le cas pour Mabiala Ma Nganga pour qui de tels actes constituaient indubitablement un affront à l’homme noir, refusant de cautionner le joug imposé et opposa sa résistance.

    Comme nous le savons une résistance peut prendre plusieurs formes, de quelque manière qu’elle se fut manifestée, principalement sous l’aspect des sabotages et guet-apens, la résistance de Mabiala Ma Nganga appelait simplement à une reconnaissance de l’humanité des noirs, de leur droit de disposer et de jouir librement de leur territoire, elle appelait à la prise conscience des siens devant les insupportables supplices qu’on leur imposait. A chacun d’entre eux de trouver des motifs d’indignation pour réagir aux injustices, et par la lutte s’affranchir de la servitude. C’est ainsi qu’au panthéon des héros, Mabiala Ma Nganga et ses complices furent les premiers entrants.

    Aujourd’hui encore, nous devons réaffirmez notre indignation des transgressions des valeurs démocratiques constatées dans plusieurs pays. Faute de réactions et au risque de vivre le phénomène « Matin brun », de voir nos libertés, nos droits se restreindre subtilement et progressivement, et il en sera de notre responsabilité devant l’histoire. Stéphane Hessel ne le dira jamais assez, ne restons pas dans l’indifférence, cet état qui est la pire des attitudes qui nous fait perdre l’une des composantes essentielles qui font de nous des être humains : la faculté d’indignation et l’engagement qui en est la conséquence9. Engageons-nous, devenant militant dans le cadre de la résistance citoyenne et patriotique contre toute forme de dictature installée partout ailleurs. La résistance doit être collective à l’instar de Jean Moulin qui comprit la nécessité de l’union de toutes les composantes de la résistance française contre l’occupation Nazi. L’avenir étant à la non violence, à l’insurrection pacifique qui a porté ses fruits en Tunisie et en Egypte, mobilisons nous autour des grandes valeurs éthiques: le courage, l’esprit de responsabilité, l’honneur, la liberté, la fraternité les droit de l’homme, l’humanisme et la tolérance.

    Par Yvon MOUGANI


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